Instrument : Projection

Assister à un concert, ce n’est pas uniquement, tel Narcisse, contempler son propre plaisir. Ecouter un concert, c’est aussi s’efforcer de rassembler les signes d’une communication, étudier un dispositif, examiner un compromis… Remonter à une origine.

A la racine, un concert est la manipulation
(le jeu) d’un dispositif (l’instrument) par un agent (le musicien) en vue d’une communication (implicite ou explicite, technique ou éthique, émotionnel ou poétique…). Ecouter un concert, c’est observer cette profusion de signes, de manière consciente, délibérée, méthodique ou pas, et entrer en résonance... Peut-être... Parfois.

Contrairement à la lutherie classique, qui est stabilisée, ses instruments n’évoluant plus que très peu, et à condition que l’on soit dans une démarche de création plutôt que de reproduction, le concert consiste tout d’abord en la construction de l’instrument. Le musicien est d’abord un luthier. Son instrument, à l’image du gamelan (1), n’existe qu’au moment du concert, une fois la totalité des haut-parleurs installés dans la salle et harmonisés avec l’entièreté de espace de jeu (cf. version longue). Davantage qu’un problème de reproduction sonore, il s'agit bien d'une question de déploiement acoustique.

C’est pourquoi le concert demeure le point sensible de ce type de musique : métamorphoser un ensemble de conditions et circonstances en un instrument réactif et expressif. C'est à dire dépasser le simple fait sonore au profit de la dynamique de l'échange, propre au concert.

(1) Le gamelan est un orchestre d’Asie. Chaque musicien ne peut jouer ou répéter sa partie qu’en groupe, qu'en relation avec l'ensemble des musiciens, lorsque l’orchestre est complet.

Le concert est une succession d’étapes, la conjonction de plusieurs facteurs et la coordination d’objectifs complémentaires. L’objectif ultime est bien, à l’opposé des conventions de la hi-fi, de créer un son plutôt que d’en reproduire un le plus fidèlement possible.

En amont du travail proprement dit dans la salle, une connaissance approfondie de l’effectif est indispensable (le comportement des haut-parleurs et leur réaction suivant les circonstances), ainsi que du répertoire présenté (cf. Format et Facture). Dans la salle même, les phases, nombreuses, se succèdent ou se répètent :

- observer la salle, ses qualités acoustiques, architecturales, scéniques

- choisir une stratégie, le compromis entre la forme idéalisée de l’implantation et la réalité de la salle, en tenant compte de la configuration

- réfléchir à l’ergonomie, la répartition des voies sur la console, c'est à dire la surface de jeu, suivant la stratégie adoptée

- placer les haut-parleurs, tirer les câbles, connecter amplificateurs, filtres, convertisseurs et console

- installer une première écoute pour vérifier le son de la salle et la lisibilité de l’implantation, éventuellement adapter et déplacer certains des points de référence

- commencer l’harmonisation, un premier équilibre général, trouver la place de chaque élément

- ajuster l’ergonomie

- prendre de la distance, rafraîchir l’écoute

- vérifier à nouveau la lisibilité de l’implantation et l'efficience de la configuration

- poursuivre l’harmonisation, l’équilibre des interactions

- aménager une première écoute du programme, prendre la mesure de l’espace et de son comportement dynamique

- affiner l’ergonomie

- reposer l’écoute

- approfondir l’harmonisation, la congruence de chaque élément

- commencer les répétitions

- achever l’harmonisation, affiner les relations

- refroidir l’écoute

- terminer l’harmonisation, éventuellement assouplir les interactions

- répéter

...

Le nombre de facteurs qui interagissent est considérable et c'est un ensemble de propos qui s'équilibrent lors du concert :
- révéler les propriétés de l’instrument, les caractéristiques du dispositif et les différents aspects de son l’implantation;
- présenter les pièces, l'espace dans lequel elles gravitent, les caractéristiques du programme du concert;
- sensibiliser l'écoute aux gestes particuliers, à une poétique du son spécifique;
- contraster l’écoulement du temps pour dynamiser la perception;
- et enfin être constamment attentif à l’ensemble de ces phénomènes ainsi qu'à l’objet de la communication, le sujet de la rencontre, le compromis.

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